Gaan Man Doudou dede…

10 décembre 2014 de Maurice Pindard

 

Le Gaan Man, plus grand personnage du peuple Aluku de Guyane est décédé. Il a été enterré le 22 novembre 2014 après 15 jours de veillées et de cérémonies traditionnelles. Presque tous les grands élus de Guyane étaient présents ainsi que la préfecture, la gendarmerie et le Parc du Sud. Les élus du Maroni et des délégations des autres peuples Businenge notamment Djuka, Paamaka et Paamaka. Maurice Pindard figurait parmi les participants, Idéal Guyane revient avec lui sur ce moment important du mois de novembre 14.

Idéal Guyane : Vous êtes allé aux funérailles du Gaan Man Doudou, vous n’êtes pas élus, vous étiez invité ?

Maurice Pindard : je me suis rendu à Papaïchton parce que savais que ce moment était important, qu’il serait très riche culturellement, humainement et politiquement. Je n’étais pas invité, cela a été une décision personnelle. C’est une commune que j’ai fréquenté pas mal dans le passé, j’y a séjourné plusieurs fois et je connais quelques personnes. Ce séjour me permettait aussi de renouer mes relations.

I.G : Quels sont les éléments qu’il faudrait retenir de ces funérailles ?

M.P : Tout d’abord il faut signaler le cas particulier des Aluku qui ont deux Gaan Man et non pas un seul comme toutes les autres communautés. En effet il y avait le Gaan Man Doudou à Papaichton et il y a encore le Gaan Man Joachim à Maripasoula. On dit que l’installation du deuxième aurait été « encouragé » par des membres du PSG ( Parti Socialiste Guyanais) pour contrebalancer l’influence du premier qui était plutôt de droite. C’est une situation inédite dans la tradition et source de conflit interne, chacun des deux ayant des arguments pour justifier leur légitimité. D’ailleurs, à Papaïchton, on a déjà choisi un Gaan Man intérimaire pour un an et les discussions sont en cours pour qu’un membre de la lignée de Doudou et du Grand Man Tolinga (prédécesseur de Doudou) prenne la succession.

I.G : La politique fait donc irruption dans la tradition ?

M.P : Dès le début de la colonisation et pendant l’esclavage, les hollandais et les français négocient avec les chefs traditionnels, amérindiens ou Businenge. Ils se font des alliés et arment les uns contre les autres. Dans les accords conclus, verbaux ou écrits, les colonisateurs exigent toujours que leurs alliés pourchassent les rebelles ou les marrons. Avec la départementalisation on assiste à la reconnaissance officielle des capitaines et Gaan Man. Cette reconnaissance est en fait une manœuvre pour « tenir » la communauté en « encadrant » ses chefs. C’est ce qui explique en partie l' »attachement » à la France que revendiquent ces autorités locales. La rue principale de Papaïchton se nomme « avenue Pompidou » et partout sont peintes les couleurs bleu blanc rouge. Cela explique aussi la tentation des partis traditionnels de gauche d’instrumentaliser à leur tour les chefs coutumiers.

I.G : En même temps l’hommage de la Guyane a été unanime !

M.P : Oui, les présidents des grandes collectivités, les maires du Maroni, le maire de Cayenne, des conseillers généraux, les députés et sénateurs étaient là. Il ne manquait que le sénateur Patient. Les autorités françaises n’étaient pas en reste . Le préfet qui lit un discours en partie en langue businenge, le sous-préfet et plus d’une dizaines de gradés en tenue blanche. La gendarmerie qui, de plus, escortait les canots qui se rendaient au cimetière. Le Parc du Sud, dit parc Amazonien, dont les responsables étaient nombreux et qui avaient aussi leur propre canot. Le préfet a même recouvert le cercueil du drapeau de la France et esquissé un salut militaire.

Concernant les élus de Guyane, ce qui gène c’est le brusque engouement pour la culture et la tradition aluku alors qu’en temps normal ils n’en font pas grand cas. La remarque a été faite dans le public. Par contre la présence française est effectivement le reflet de son activité réelle dans la zone. Ils encadrent notre territoire et déroulent leur feuille de route sans bégaiement. Le vrai rôle du Parc du Sud est ainsi mis en relief. Il agit dans l’intérieur du pays comme un agent de la politique française. C’est ce décalage entre une présence ponctuelle de nos grands élus et un ancrage permanent des agents de l’état français que je veux mettre en évidence.

D’ailleurs, la quasi totalité des élus qui assistaient à la mise en terre du cercueil se sont éclipsés avant la fin de la cérémonie. La plaque tombale n’était pas encore scellée, les drapeaux traditionnels non plantés et la croix non placée ! Un seul est resté jusqu’à la fin, c’est le président du conseil régional, encadré par les militaires, préfet, sous préfet et agents du Parc. Je ne parle pas des maires des communes du Haut Maroni et de leurs représentants qui ont assumé jusqu’au bout.

I.G : Parlons de l’aspect culturel des funérailles,

M.P : Il y a une grande force chez les peuples marrons. Leur organisation sociale est très structurée et hiérarchisée. Gran Man, Capitaine, Bachia, Fiscal. On ne fait pas n’importe quoi. Chacun a son rôle. On parle beaucoup, pour décider, pour rendre compte. Les anciens ont une importance primordiale et ils sont respectés. Par exemple quand le canot ramenant les personnes qui étaient allés préparer l’emplacement du Gran Man au cimetière est revenu, les gens se sont dirigés sous le chapiteau principal et on les voyait en discussion avec des capitaines. Ils faisaient un compte rendu de leur mission , les points positifs et négatifs. Après l’enterrement, même chose, les fossoyeurs, les maçons, tous étaient debout en face d’anciens et faisaient leur bilan. Une autre chose est à remarquer lors de ces réunions c’est la discipline. Chacun parle à son tour, tout le monde écoute celui qui parle, on respecte la parole du capitaine. Ce qui domine c’est le respect. C’est une constante dans les rapports entre les individus, entre eux et les responsables traditionnels. Cet aspect fondamental de la culture se perd dans les villes, comme à St Laurent par exemple, ce que déplorent ceux qui réfléchissent à l’avenir. Tous les guyanais ont intérêt à comprendre comment fonctionnent les sociétés marronnes.

I.G : Concernant les funérailles elles-mêmes ?

M.P : le cercueil avait été acheminé par hélicoptère à Papaïchton, il avait été mis sous un carbet. Il faut noter que ce carbet est souvent occupé par des amérindiens de passage et qu’il a la forme du Tukusipan Wayana. Des personnes de la famille et des initiés ont veillé le corps 24 heures sur 24 pendant les 15 jours qui ont précédé la mise en terre. Il y a donc des prières, des paroles, des gestes symboliques. A coté du carbet principal il y a un chapiteau sous lequel ont lieu des activités plus profanes, discussions entre capitaines, échanges avec les délégations des différents peuples businenge, avec les invités. Repas et danses. Pendant le dernier jour il y a eu des danses au cours desquelles des personnes préparées se donnent des coups de sabres. Puis la cérémonie officielle présidées par les plus anciens capitaines, vers midi, le samedi 22. Il faut noter une délégation du Surinam. Ensuite, 13h30, le départ vers le cimetière. Plus de dix canots escortaient le mort. Après trois quart d’heure, le niveau de l’eau étant bas, slalom entre les roches et les bans de sables, on porte le cercueil sur une petite montagne. C’est le cimetière avec l’emplacement réservé à coté de la tombe du Gran Man Tolinga. Là encore cérémonial traditionnel, on étend des pangi, du linge, sur le cercueil. On a même enterré un petit banc. Le drapeau de la Guyane a été ouvert sur le cercueil, parmi les autres étoffes ; Un coup de feu en direction de la tombe puis elle est recouverte de trois dalles en béton et scellée. Ensuite on a planté 11 drapeaux traditionnels en tête de la tombe et la croix à ses pieds. Un autre coup de fusil en direction du fleuve. Des paroles finales. On offre une gorgée de tafia à ceux qui le souhaitent pour participer à l’événement. Puis c’est le départ pour le retour, il est presque 17h. Arrivé au Bourg un repas est offert aux différentes délégations.

I.G :Vous avez donc vécu de près ce moment !

M.P : Je suis particulièrement content d’avoir pu y participer. J’ai revu beaucoup de connaissances, J’ai reçu plusieurs marques d’amitié. J’étais très heureux quand la femme d’un élu de Papaïchton m’a dit, au petit matin du samedi, alors que je buvais le café près du chapiteau : « Cela nous fait plaisir, parce que non seulement vous êtes venu, mais vous êtes présent ». Cela me rappelle les moments de partage en Kanaky ( Nouvelle Calédonie), le poids des mots, le sens du geste…

I.G :  Maurice Pindard, brossons rapidement un tour de l’actualité pour finir,

M.P : j’ai entendu le message contre les violences conjugales, il y avait une manifestations de femmes masquées pour protester, témoigner et interpeller. Je me souviens d’une phrase du doyen Alidor Mayen : « Si ça ne va plus entre ta femme et toi, si vous devez vous séparer, tu ramasses ton paquet et tu t’en vas sans dispute « . J’ajoute que la femme qui vis avec toi n’est pas ton enfant, tu n’a aucun droit de lever la main sur elle. Quand tu le fais , tu te fais honte à toi-même, (to ka dérespekté tòkò).

IG : Des lycéens qui se font braquer à la sortie des cours !

M.P : Je dirai un mot d’abord pour apprécier la réaction de boycott des arbitres face aux violences au stade. Ainsi que celle du club dont le joueur est en cause. Ils se sont retirés de la compétition senior. Ce sont des signes de maturité et de courage qu’il faut saluer.

Les autres faits d’insécurité et de violences soulignent encore que nous sommes une société malade, nous l’avons déjà dit. Des collectifs se montent, les personnes réagissent, c’est la marche à suivre. Les lycéens ont manifesté. Nous sommes condamnés à nous révolter en permanence et à nous organiser en tant que peuple qui prend conscience et qui décide de s’assumer. En plus des fléaux du XXIème siècle, nous souffrons d’un management qui ne prend pas en compte notre réalité de pays d’Amérique du Sud sous développé. Alors en cette fin d’année les braquages se multiplient « comme d’habitude ».  Sans compter les situations « à l’envers » d’une Education Nationale française qui s’obstine à faire « comme si ».

I.G :Y  a-t-il un autre fait d’actualité que vous voudriez commenter ?

M.P : Nous n’aurons pas la place pour commenter aujourd’hui l’ensemble des faits d’actualité et nous reviendrons plus tard sur d’autres événements. Pour l’instant je voudrais terminer en mettant en relief l’alliance politique qui a eu lieu sur l’Oyapock pour renverser René Monnerville. Il faut redire que c’était la seule municipalité du Parc du Sud qui avait refusé de voter la Charte du Parc. L’administration française a donc tout mis en oeuvre pour l’évincer, avec le sous préfet à l’intérieur et les agents du Parc. Leurs alliés ont été l’UMP et Guyane 73 ainsi que les élus PSG de St Georges. L’Etat compte sur Joseph Chanel, élu influençable, pour qu’il fasse son conseil municipal voter la Charte du Parc, Rodolphe Alexandre et Remy Louis Budoc calculent sur le nombre d’élus de Camopi pour soutenir la candidature de Fabienne Mathurin Brouard à la communauté des Communes de l’Est Guyanais ( CCEG) tandis que le maire de St Georges espère que Chanel le soutiendra pour cette élection communautaire de l’est. Voici comment les intérêts politiciens rejoignent les intérêts stratégiques de la puissance occupante, au mépris des principes « démocratiques » ou « socialistes » affichés. Au mépris de l’avenir de la commune et de la Guyane. Sur fond de suicide des jeunes…

 

 

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