D’où vient le malaise à « LEKOL » ?

27 mars 2015 de Idéal Guyane

D’où vient le malaise à l’école ?

Depuis quelques années, des faits d’agressions de plus en plus graves envers le corps enseignant se produisent à l’intérieur des murs des écoles de Guyane. Quelles en sont les raisons, qui doit-on blâmer, que faire ?

Maurice Pindard, vous avez enseigné un peu partout dans le pays et vous enseignez encore aujourd’hui au lycée Bertène Juminer, avez-vous vu apparaître cette dégradation au fil des années ?

Je me souviens du frère d’un élève qui était venu avec un sabre au collège Paul Kapel de la Cité Eau lisette dans les années 90. Il en voulait au professeur qui aurait mal agi envers son frère. A cette époque Michel Kapel , Shaka Karebu, enseignant, faisait fonction d’animateur auprès des élèves afin de canaliser leur violence notamment par la pratique du taekwondo. Il circulait aussi dans le collège et prêtait main forte au service de la Vie Scolaire. C’est lui qui a maîtrisé le jeune homme et l’a convaincu de renoncer à se faire justice sans passer par les instances de l’école.
Dès cette époque, il y a 25 ans, le rectorat se préoccupait de ce phénomène et avait créé un poste d’animateur à cet effet.
Il y a assez souvent des cas de dégradation des véhicules des professeurs ou des tentatives de violence corporelle avec ou sans arme sur les personnels de l’éducation.
Il y a eu un meurtre d’élève devant le collège Nonnon à Cayenne, des bagarres fréquentes entre élèves, des incivilités comme le jet de pétards dans les cours de récréation, les salles de cours ou dans les jambes de enseignants.
Je crois que la violence a toujours existé. Mais l’école en avait conscience et essayait de la contenir de l’intérieur, c’est à dire par des dispositifs internes aux établissements, animateurs, augmentation du nombre des CPE, conseil de disciplines et exclusion si nécessaire.
Puis, à un moment que je ne peux pas dater il y a eu un basculement. Les circulaires officielles sont devenue plus précises dans le but de réglementer les comportements déviants à l’école et afin de protéger le corps enseignant. La violence à l’école n’était plus considérée comme un phénomène interne mais devenait un fait de société régie par la loi. Les enseignants devaient porter plainte, même pour une simple insulte. L’élève devait dorénavant répondre de ses actes devant la justice en passant par la gendarmerie ou la police. L’école devenait un champ d’action des forces de l’ordre comme n’importe quel lieu public. L’autorité des chefs d’établissement qui peuvent encore convoquer des conseils de discipline est doublée et dépassée même par l’autorité de la gendarmerie ou de la police.
Je pense que c’est la situation en France, les phénomènes de banlieues, les gangs de jeunes, la grande violence dans l’école ainsi que le manque de moyens humain et matériels mis à disposition de l’institution qui ont finalement conduit l’autorité de l’école à « démissionner », en quelque sorte, sur ce phénomène précis. Désormais on en confie la gestion à des services spécifiques dont c’est la mission dans la société : maintient de l’ordre, intervention, convocation, interpellation, déferrement devant la justice.
En reproduisant en Guyane, inévitablement, ces procédures, je pense que le Rectorat, les chefs d’établissements et le corps enseignant ont cédé à la tentation du « plus facile» et l’École a ainsi renoncé à une partie des missions qu’elle assumait encore du fait de la proximité des différentes composantes de la communauté éducative d’alors.
En effet, à l’époque, compte tenu du faible nombre d’élèves et de la forte proportion de cadres guyanais ou antillo guyanais dans l’école , les conflits étaient gérés de façon interne et selon un code « local » correspondant à la mentalité des uns et des autres, parents d’élèves compris. Malgré des débordements inévitables pour lesquels il était fait appel à la police ou à la justice en tant qu’appoint ou complément en situation de crise ponctuelle.

Maintenant, le nombre d’élèves augmente considérablement, leur origine est de plus en plus variée, tandis que les guyanais ou antillo guyanais sont devenu minoritaires dans l’encadrement scolaire. Les parents étant absents du jeu. Il n’y a donc plus de code « local » pour résoudre les conflits de façon interne. De plus la loi française s’imposant à tous, les quelques personnes qui auraient pu intervenir, bénévolement ou par esprit de mission d’éducation, se sont retirées et retranchées derrière leurs «missions officielles ». La police est donc entrée à l’école. Les quelques enseignants ou chefs d’établissements qui résistent sont une minorité en voie de disparition.
Les syndicats eux-mêmes, se réfugiant dans des réflexes corporatistes et n’ayant plus de références au « code » dont je parlais précédemment, ont renoncé aussi à rappeler à leurs membres la globalité et la complexité de la fonction d’enseignants.

Quelles sont les raisons principales qui provoquent ces clashes avec le corps enseignant ?

Il y a un problème de communication entre la majorité des enseignants d’une part et la majorité des élèves et de leurs parents d’autre part. Il y a la barrière de la langue et de la culture.
Il y a une question de valeur par exemple le respect. En Guyane nous sommes très sensibles à ce sujet. Nous exigeons le respect des élèves à notre égard mais nous, respectons nous nous-même d’abord et montrons aux élèves que nous les respectons d’abord aussi. Cela peut paraître évident, pourtant, nous savons que nombre de professeurs n’appliquent pas ces règles , y compris pour eux -mêmes.
Il y a la question de la place de l’enfant, chez nous en Guyane. Pour nous, un enfant reste un enfant. Il est à l’école pour être éduqué. Il doit respect et reconnaissance à l’institution et aux enseignants. Il ne sait pas, il doit être humble par rapport à la connaissance qui, a priori, le dépasse. Si des espaces sont créés pour qu’il s’exprime c’est sous le contrôle du prof et dans le respect envers les autres. Sur la question de la discipline des enfants, en Guyane, il est communément admis que les enfants doivent obéir. La transmission du savoir se fait donc de façon encadrée et disciplinée. Les enfants doivent être sanctionnés sévèrement si ils s’écartent du « droit chemin », cela fait partie de leur éducation à laquelle participent les enseignants. Ceux-ci doivent êtres très sévères et les élèves doivent accepter leur sévérité. Les sanctions doivent êtres admises à priori. Quitte à les contester hors de la classe en en parlant aux CPE ou au chef d’établissement. Les parents doivent soutenir les professeurs, à priori et notamment devant leurs enfants. Quitte à les contester à posteriori et hors de la présence des enfants. L’élève et les parents doivent admettre que les enseignants préparent leur progéniture à assumer des responsabilités d’adultes et de citoyens dans la société guyanaise. Les enseignants doivent être conscient de cet aspect de leur mission. Or combien d’entre-eux en ont simplement conscience ou tout simplement l’acceptent !
Il y a donc un grand décalage entre l’enfant guyanais apprenant et le maître non Guyanais ou pas tout à fait éducateur et souvent extérieur à la culture de l’apprenant.
Sans compter que l’enfant ne comprend pas tout ce qui se dit à l’école !! et il ne sait parfois même pas à quoi ça sert de venir s’asseoir dans une salle de classe.

Sur la question de la violence aussi il y a un décalage. Il est commun que les parents corrigent leurs enfants en Guyane et les élèves le savent. Ils sont donc prêts, pour la plupart, à accepter la grande sévérité des professeurs, encore faut-il que ceux-ci acceptent de se placer dans la position de l’éducateur intransigeant qu’ils doivent être en Guyane. Or combien d’entre-eux abandonnent …

Une autre question est celle de l’obligation de résultats dans la mission de l’enseignant. Je peux dire que beaucoup de professeurs, guyanais ou non, sont de moins en moins sensibles à la réussite effective de leurs élèves. « J’ai fait le cours, j’ai donné les exercices correspondants, on les a corrigé, je fais le contrôle et puis ça y est. je continue le programme. » . Si la moitié de la classe n’a pas la moyenne c’est qu’ils sont faibles, c’est tout. Et on continue.
Les enseignants que nous avons eu dans le passé avaient l’obsession de nous faire réussir !! cent fois sur le métier. Explication en toutes langues, dépassement de soi, sévérité extrême, il fallait, il fallait que l’élève réussisse. Qu’en est-il maintenant ?
Sur toutes ces sujets fondamentaux, je dois dire que les enseignants ne sont pas correctement formés. Dans certains cas c’est la formation dans la discipline qui fait défaut et souvent les questions d’ordre culturels ou sociologiques sont évacuées. Que leur a-t-on appris sur le développement psychologique de l’enfant et de l’adolescent, notamment en milieu guyanais …

il y a enfin, de mon point de vue, la place des parents à l’école. En définitive ils sont considérés comme une caution au fonctionnement idéal officiel de l’école. Élections des délégués de parents, deux ou trois dans les conseils d’administration, dans les conseils de discipline. Convoqués quand leurs enfants posent problème. Parfois il y a l’école des parents, le soir, dans certains établissement qui ont encore « la foi », ou encore « la semaine des parents ». Bref, c’est ridicule. Avant, le professeur, le maître, le chef d’établissement connaissait le père ou la mère de l’enfant. Ils faisaient implicitement équipe et en cas de crise c’était explicite. Les textes ont prévus que les parents fassent partie de la Communauté Éducative. Mais dans les faits ce n’est pas réalisé et le sentiment généralement partagé par les prof c’est que les parents ont démissionné ! Et beaucoup de parents ne s’occupent pas des résultats scolaires de leurs enfants. Et l’on entends souvent que c’est pour avoir le certificat de scolarité qui permettra de toucher les allocations que l’enfant est « envoyé » à l’école. La question est : que fait l’école ? Doit-elle entériner les faits déviants ou doit-elle redonner aux parents la place qui leur est théoriquement réservée, aux cotés de l’enseignant dans l’institution…. les parents comprennent-ils les enjeux de l’école et ont-ils les moyens du pouvoir qu’ils détiennent, théoriquement ? Or ne sont-ils pas les premiers concernés ? Sur les questions de violences, sur les questions de langues et de culture, ne sont-ils pas l’une des clefs du désamorçage des comportements inadmissibles de leurs enfants ? Que fait l’école ?
A un moment donné, parce que l’esprit militant existe encore chez de rares exceptions, dans une école, l’on avait convoqué les parents en utilisant les médias locaux dans la langue locale après s’être entretenu avec les capitaines ou sages du village. Et l’on était surpris de nombre de parents venus à la réunion, tiens donc !….

Nos enfants sont ils différents des autres où deviennent-ils comme les autres ?

Nos enfants sont des enfants guyanais. En cela ils sont différents des autres enfants du monde ; mais ce sont aussi des enfants du monde ! Et dans l’époque moderne de mondialisation que nous vivons ils ressemblent de plus en plus à tous les autres et cherchent à ressembler aux images qu’ils voient sur les médias divers.
Ils sont donc embarqués dans le superficiel, les T shirt de marque, les baskets, le pantalon sous le derrière, les décolletés, la coupe de cheveux. Bref, la société de consommation.
Ils sont aussi victimes des médias sur lesquels la violence extrême est quotidienne et banalisé, même dans les dessins animés. Le travail intellectuel n’est pas encouragé, l’effort non plus. Les parents sont de plus en plus jeunes et ne savent pas éduquer leurs enfants, les enseignants sont jeunes aussi et peu expérimentés en matière d’éducation en général. La discipline se relâche. Les modèles extérieurs prennent le dessus. Les penchants violents prennent le dessus.

Comment définiriez vous aujourd’hui l’école par rapport à l’époque où vous-même vous étiez élève ?
Elle est inadaptée au public qu’elle doit accueillir. Nous devons la repenser, en faire une école guyanaise, en commençant par les rythmes et les programmes qui doivent êtres adaptés au climat équatorial amazonien de notre pays et à l’histoire de nos peuples. Avec un mode de recrutement différent qui doit permette au plus vite d’atteindre 80 % de cadres guyanais dans l’Éducation en Guyane. Comme c’était auparavant et comme c’est le cas dans tous les pays du monde ! Les parents doivent être le partenaire privilégié de l’enseignant. On ne peut pas faire marche arrière ou cultiver la nostalgie « d’avant ». Mais on doit avoir de courage de se démarquer de modèles qui ne fonctionnent pas pour en inventer d’autres qui nous correspondent. Il faut pour cela rejeter les préjugés sur les uns et les autres et considérer qu’il y a autant de « bon » dans les acteurs guyanais de l’éducation que dans n’importe quel autre coin sur terre.

Idéal Guyane.

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