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Sommes-nous libres le 10 juin ?

21 juin 2013 de Idéal Guyane
Abolition Esclavage

La commémoration de la seconde  abolition de l’esclavage en Guyane  a été célébrée le 10 juin. La  prise de conscience semble sur la bonne voie. Cependant certaines mairies demandent encore un dossier à étudier en commission afin de décider  de  rebaptiser ou non les rues portant  le nom d’anciens esclavagistes. Dans d’autres villes il existe encore des rues et avenues « Christophe Colomb », du nom de celui qui ouvrit la route au crime contre l’humanité que constitue le génocide du peuple autochtone, la traite négrière et l’esclavage. C’est le cas de celle qui dessert plusieurs villages téléuyu à St Laurent du Maroni. Quel est l’avis de Maurice Pindard sur la commémoration du 10 juin en Guyane.

Maurice Pindard, comment avez-vous vécu cette commémoration ?

Je suis resté à St Laurent du Maroni pour participer aux différentes activités proposées. J’ai suivi à la radio et à la télé ce qui se passait dans les autres villes de Guyane, notamment la marche du Mir et la commémoration au rond-point Adélaide Tablon.

Qu’est-ce qu’il y a eu de particulier cette année qui  a fait avancer la prise de conscience ?

C’est la somme des petites choses un peu partout qui alimente la prise de conscience. Il y a eu de nombreuses conférences publiques, des manifestations culturelles, des personnalités et artistes invités. Un dépôt de gerbe par les autorités françaises et guyanaises réunies au pied de la statue des Maron à Remire –Montjoly. Le MIR, Mouvement International pour les réparations a fait sa marche annuelle sur l’habitation du tristement célèbre Vidal. Des libations ont eu lieu au pied de l’arbre ébène planté  par les marcheurs du 10 juin les  années passées. Il faut noter aussi que les drapeaux français et guyanais flottaient côte à côte, tandis que les officiels faisaient leurs discours et que le Mir a souhaité que le préfet reparte avec son drapeau qui ce jour-là, à cet endroit –là n’avait pas sa place, selon lui. A St Laurent il y a eu la soirée de l’ATAM, la marche et la conférence du 10 Juin.

Sommes-nous  sur le bon chemin pour la prise de conscience ?

De mon point de vue, oui. Il y a beaucoup d’initiatives diverses sur tout le territoire. Des événements qui préexistaient ont été rattachés à la commémoration comme la marche  à St Laurent qui organisait sa 7ème édition du Mois de la commémoration de la deuxième abolition. De plus en plus de guyanais revendiquent ce jour et lui donnent son sens, quelles que soient leur origine.

L’éducation nationale évoque le sujet  avec les élèves, mais les supports sont-ils les bons ?

Nous avons déjà évoqué le problème de l’Education Nationale Française en Guyane. Malgré la loi Taubira qui prévoie que les programmes scolaires laissent une place à l’histoire de l’esclavage, on ne trouve qu’un ou deux chapitres dans quelques livres pour quelques classes. De plus, les enseignants ne sont pas préparés à aborder ce sujet délicat en classe. Et la majeure partie d’entre eux, de leurs aveux même, préfère ne pas traiter le sujet avec leurs élèves !

Il y a maintenant en Guyane des supports, des livres, intéressants. Mais enseigner cette histoire à l’école en Guyane n’est pas une priorité de l’institution française.

Comment les Guyanais devraient-ils s’organiser  afin d’enseigner  cette histoire aux plus jeunes ?

En attendant qu’un ministère guyanais de l’éducation définisse et applique une politique d’émancipation à l’école, je crois qu’il faut s’organiser en association.  Association guyanaise des professeurs d’histoire et de géographie par exemple.  Il faudra aussi des initiatives privées comme la création d’école parallèle. Les syndicats et parti politiques doivent continuer à réclamer des programmes scolaires adaptés. Enfin, dans le cadre même du système actuel, il faut utiliser la faible marge de manœuvre qui existe afin d’instruire nos jeunes.

Est-ce que la commémoration de l’esclavage et la traite négrière  est une priorité politique pour les différentes collectivités de Guyane ?

Concernant les collectivités de Guyane, la grande question est quelle vision elles ont du passé et de l’avenir de notre peuple. Au-delà des initiatives individuelles des militants dans ces différentes assemblées et administrations, au-delà des manifestations ponctuelles officiellement organisées autour du 10 juin, la grande question est de savoir quelle place nous devons donner à cet épisode fondateur dans notre présent. La configuration politique de notre pays ne permet pas encore de poser et de répondre à ce questionnement fondamental. Trop d’élus sans étiquette et sans orientation claire, trop de représentants politiques inféodés au système ou simplement assimilés ou aliénés, pas assez de visons émancipatrices partagées.

Qu’est ce exactement l’esclavage et la traite négrière ? Il y a-t-il une précision a apporter ?

Il faut sans cesse rappeler que les élus de Guyane ont fait le choix de commémorer la date d’arrivée d’un décret ( le 10 juin 1848) qui fixait l’abolition en Guyane au 10 Aout 1848. Double faute politique qui reflète le niveau des élus guyanais qui en ont fait le choix. Il aurait fallu choisir, comme aux Antilles, une date de la résistance guyanaise à l’esclavage, afin de commémorer l’essence de l’acte libérateur.  En cas de choix d’une date officielle, il aurait fallu choisir le 10 Août car ce n’est qu’à partir de ce jour-là en 1848 que les esclaves ont été reconnus libres, pas avant.

Il faut rappeler aussi que toutes les communautés de base du peuple guyanais ont été confrontées  aux crimes contre l’humanité que sont le génocide des peuples autochtones, l’esclavage et la traite négrière.

Il faut redire que les amérindiens et les esclaves africains ont fait cause commune et ont marronné ensemble au début ; puis dans la forêt les nègres et les indigènes du continent se sont mutuellement aidés et secourus. Ils ont échangé leurs connaissances et leurs techniques ; Ils ont créés des langues, notamment le créole.

Il faut redire que les esclaves de Guyane ont toujours résisté et marronné jusqu’en 1848. A pied, en canot, en bateau.

Il faut redire que les esclaves de tout le plateau des Guyanes ont parcouru ce vaste territoire en se regroupant pour faire la guerre au système esclavagiste et que la parenté biologique de ces hommes et femmes dépassent les frontières des communautés et des pays.

Je signale la permanence d’un courant d’idée qui mélange tous les esclavages afin de banaliser les 4 siècles de l’esclavage des noirs. Un autre courant veut impliquer, à parts égales, les européens et  les africains qui vendaient leurs esclaves et prisonniers aux négriers ; Il sème la confusion et cherche à minimiser la responsabilité des métropoles coloniales européennes qui, seules, ont institué, organisé et financé le commerce triangulaire et pour leur unique profit.

Pourquoi le rôle de l’église catholique n’est  presque jamais évoqué lorsque l’on parle d’esclavage et de traite négrière ?

Je suppose que comme la majorité de la population de Guyane est catholique, ça dérange un peu d’en parler. On fait l’autruche. Ou alors on considère que comme le Pape a présenté les excuses de l’église catholique dans quelques pays d’Amérique du sud, l’affaire est close. Ça arrange les officiels laïques et religieux. Cependant il est bon de rappeler le rôle des différents ordres de missionnaires qui, au prétexte d’évangélisation, ont brisé les structures sociales des sociétés traditionnelles autochtones. Il faut rappeler aussi toute l’idéologie raciste qu’a portée l’église envers les noirs et les indigènes d’Amérique. Ils n’avaient pas d’âme, ce n’étaient pas des hommes. Il faut dire aussi que dans l’entreprise de colonisation de l’Afrique et de l’Amérique, dans l’établissement de l’univers concentrationnaires de l’esclavage sur notre continent l’église était le partenaire actif des rois et de leurs armées. Une des conséquences du rôle de l’église coloniale est la quasi disparition des cultes et croyances des sociétés traditionnelles et l’adoption de la religion officielle, adaptée façon locale quand même.

Propos recueillis par JOAN Gilles.

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