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Après 20 années de secrétariat général au MDES, j’ai l’opportunité de pouvoir exprimer un point de vue personnel relativement pertinent sur le monde, notamment sur notre pays la Guyane. la suite...

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Voyage à Kuhipi.

3 juin 2013 de Idéal Guyane
Kouripi

Dans le cadre d’un déplacement pédagogique, des élèves du Lycée Bertène Juminer de Saint-Laurent du Maroni s’étaient déplacés au Brésil tout juste après la rentrée des vacances de Pâques. Ce déplacement avait un but bien spécial. Maurice Pindard était du voyage, il nous parle de ce déplacement.

Le blog – A quel titre faisiez-vous parti de ce déplacement ?

MP – Je suis professeur de langue créole au lycée B. Juminer de St Laurent du Maroni. Je voulais faire découvrir par mes élèves une région du Brésil où l’on parle le créole guyanais.

Le blog – Il existe donc un diplôme de langue créole dans le système français, comment l’obtient-on ?

MP – Il existe un Capes créole qui permet d’enseigner la langue. C’est un diplôme bivalent, c’est-à-dire qu’il faut aussi passer en même temps un Capes dans une discipline littéraire. Il y a très peu de postes, l’affectation concerne la Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane.

Il existe aussi ce que l’on appelle « habilitation », c’est une validation pédagogique académique par l’inspecteur et ses collaborateurs. Cela s’adresse aux personnes qui enseignent et qui n’ont pas le Capes. C’est cette habilitation que j’ai passée avec succès l’année passée. Sinon j’enseigne la langue créole depuis 5 ans au lycée.

Le blog – Vous vous êtes rendu au Brésil dans quelle région ?

MP – Nous sommes allés dans l’aire indigène de Uaça, plus précisément le long de la rivière Kuhipi (ou Kouripi).

Le blog – Comment et en combien de temps avez-vous rejoint la rivière Kuhipi ?

MPUne fois arrivé à Oiapoc, la ville frontière brésilienne, il faut une demi-heure pour atteindre le premier village, Manga, au bord de la rivière Kuhipi. Nous y avons passé une nuit. Ensuite on prend le canot pour rejoindre les autres villages, à trois quarts d’heure environ, Sentizabèl que nous avons visité, Sentespri où nous avons eu les activités culturelles et sportives, Jondèf où nous avons dormi deux nuits.

Le blog – Quel est la particularité de cette région qui fait que vous  avez décidé avec l’académie d’organiser ce déplacement à Kouripi ?

MP – Au total il doit y avoir près de 10 000 personnes qui vivent dans ce territoire géré par une institution brésilienne que l’on appelle FUNAI. Ils utilisent la langue créole guyanaise soit comme langue première, ce sont les Karipuna et les Galibi Marwono, soit comme langue seconde, ce sont les Palikour.

Le blog – En quoi savoir parler et écrire la langue du créole Guyanais peut servir ?

MP – Cette expérience à fait prendre conscience aux élèves de Guyane que le créole est une langue internationale et que le créole guyanais est parlé par-delà les frontières de la Guyane. C’était aussi une page de l’histoire de notre région qu’ils découvraient. Ils ne savaient pas qu’avant, la Guyane s’étendait jusqu’à l’Amazone.

Le blog – Les jeunes sont-ils de plus en  plus sensibilisés  par l’apprentissage «di  Kréol Lagwiyann» ?

MP – Je crois que c’est surtout le  fait que les élèves des classes terminales du Bac, de BEP et CAP peuvent choisir la langue créole en option ou en Langue vivante seconde qui les motivent. Cela leur permet d’avoir des points en plus à l’examen ou d’être interrogés sur une langue qu’ils connaissent un peu déjà.

Cela montre l’importance de l’école et des décisions qui y sont prises.

Le blog – Est-ce que les autres langues du pays sont enseignées ?

MP – Nous sommes sous la loi française ! Même et surtout à l’école !! La France ne reconnait à l’école qu’une seule langue régionale, le créole. C’est une décision qu’elle a prise en considérant ses 4 colonies, Martinique, Guadeloupe, Réunion et Guyane comme un seul bloc. J’ai parlé plus haut du CAPES Créole.

Les autres langues du pays  ont une place subalterne à l’école. Elles interviennent par le biais des Intervenants en Langue Maternelle (ILM) dont le rôle, à l’école primaire notamment, est de permettre un meilleur apprentissage de la langue française en aidant les enfants non francophones. Parallèlement au circuit scolaire les autres langues sont cantonnées aux instituts de recherche dont l’IRD et aux associations, dont certaines sont très actives comme Mama Bobi (le sein de la mère), à St Laurent.

Il faudrait, bien sûr, que toutes les langues guyanaises soient étudiés et utilisées dans la scolarité des élèves jusqu’à l’université.

Le blog – Comment s’est passé cette sortie pédagogique pour vos élèves ?

MP – Il a été très difficile d’organiser le voyage. Il s’agit d’un pays étranger, bien que voisin. La région est sous administration de la FUNAI, organisme qui gère les zones indigènes. Dans chaque village il y a un chef, le capitaine. Il faut donc se rendre sur place, expliquer et avoir l’autorisation de venir séjourner. Nous  avons pris deux ans pour finaliser le projet. Nous avons eu la chance de bénéficier de contacts dans la région qui ont facilité de déplacement. IL nous faut remercier aussi le professeur de créole de Kouripi qui nous a pilotés de A à Z le long des villages que nous avons visité.

Finalement, tout c’est très très bien passé. Les élèves sont enchantés. Ce voyage est gravé dans leur mémoire et dans leur cœur de façon indélébile.

Les élèves ont remercié les accompagnateurs, nous étions 5. Il y avait 15 élèves.

Nous avons fait une restitution du voyage jeudi 29 mai au lycée. Les médias y étaient invités.

Le blog – Que pouvez nous faire partager de ce que vous avez appris au cours des échanges que vous avez eu avec la population de Kuhipi ?

MP – Sur l’histoire de la région d’abord. Histoire que l’on ne nous apprend pas à l’école.  Les colonisateurs hollandais, anglais, portugais, français et espagnols se sont partagé le plateau des Guyanes. Quand ils avaient des différends frontaliers ils se faisaient la guerre, signaient des accords et échangeaient des régions. Parfois, de guerre lasse, ils demandaient l’arbitrage de pays européens réputés neutres. La Suisse a souvent joué ce rôle. En 1900, c’est la Suisse qui rend son verdict sur le fameux « Contesté franco brésilien ». Le brésil avait  proclamé son indépendance en 1822  et son représentant en Suisse a fourni tous les éléments  nécessaires. La France se contentait d’un maigre rapport. C’est ainsi que la frontière définitive est fixée à l’Oyapoc alors que jusqu’à l’Amazone les guyanais circulaient et s’établissaient. Il faut signaler d’ailleurs qu’en 1856 le Brésil, jeune nation, tenant compte de ce fait,  avait proposé à la France de mettre la frontière au fleuve Calçoène, entre l’Oyapock et Macapa. Celle-ci, vorace, avait refusé !

Ainsi, il y a des communautés, des villages, des familles qui parlent encore créole dans cette partie du Brésil, l’état d’Amapa.

Sur l’histoire des populations amérindiennes notamment de Kouripi. Ces Karipouna viennent d’Amazonie où ils parlaient une langue Tupi Guarani. Plus ils ont migré vers le nord et ont adopté une autre langue amérindienne,  ils se sont établis enfin le long de la rivière Kuhipi et ont pris le créole parlé dans la région comme langue première. C’est aujourd’hui leur langue maternelle. Cette langue appelée parfois  Patoa ou plus souvent Kheuol est la langue créole parlée à l’époque du livre «  Atipa ». Avec bien sûr des particularités locales.

Sur la langue  elle-même. Là c’est un chantier à peine ouvert  !! C’est vrai qu’il y a grammaire et lexique. Le Kheuol à un code orthographique  bien à lui, influencé par les normes phonétiques internationales et l’orthographe brésilienne. Par exemple ils écrivent « hete » quand nous écrivons « rété », parce qu’ils transcrivent leur prononciation du « r » qu’ils aspirent comme les gens d’Iracoubo  et de St Georges.  Ils écrivent tximun quand nous écrivons timoun, selon les mêmes principes de transcription. Etc.

Sur l’enseignement de la langue à l’école. Les enfants des villages de Kouripi sont alphabétisés dès trois ans en créole, intégralement. Ils ne passent progressivement au brésilien qu’à partir de 6 ans. A l’entrée à l’école primaire ils sont quasiment bilingues.  Nous avons ramené des cahiers d’écriture et de calcul rédigés en créole. C’est encore un chantier à ouvrir.

Nous devons d’ailleurs nous rendre de nouveau à Kouripi afin, cette fois-ci, d’entamer un travail «  technique » sur la langue créole et son apprentissage à l’école.

Propos recueillis par JOAN Gilles.

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