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Après 20 années de secrétariat général au MDES, j’ai l’opportunité de pouvoir exprimer un point de vue personnel relativement pertinent sur le monde, notamment sur notre pays la Guyane. la suite...

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Ils ont lâché les chiens sur les manifestants

17 février 2021 de Maurice Pindard
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L’incident a ému la Guyane, beaucoup de réactions ont émaillé les médias et autres réseaux sociaux. Pas mal de prises de position de personnalités ou forces politiques.

La plupart des opinions exprimées rejettent l’utilisation de chiens par les policiers de Cayenne.

En même temps, la majorité des personnes réaffirment l’obligation de respecter la loi, l’interdiction de faire carnaval cette année 2021 à cause de la virulence de l’épidémie de Corona virus.

Si l’on peut résumer ainsi le point de vue général : les manifestants n’auraient pas du outrepasser la légalité mais la réponse des forces de l’ordre est disproportionnée. Notamment l’usage de chiens par la police Nationale.

Un autre positionnement, assez fréquent, affirme au contraire que le brusque passage du couvre-feu de 21h à 19h dans l’île de Cayenne a été la goutte qui a fait déborder le vase. Les guyanais avaient déjà marre du confinement, des couvre-feux, des interdictions multiples y compris l’annulation du Carnaval 2021. Alors « ça suffit », non seulement on ne va pas respecter ce nouvel horaire du couvre-feux mais en plus on va manifester publiquement notre opposition.

C’est ce qui s’est passé avec le rassemblement du samedi 9 Janvier. Quelques heures avant, le message a circulé sur les réseaux sociaux. A 19h, précisément à l’heure de ce couvre-feux contesté, des manifestants ont commencé à jouer au tambour devant la préfecture de la capitale. Ils ont expliqué qu’ils marquaient là leur désapprobation, pacifiquement. Un autre groupe avait choisi la place des chaines brisées, monument en mémoire de l’abolition de l’esclavage. C’est vers 20h que la police intervient à cet endroit en voulant disperser les participants avec des chiens.

Le lendemain, dimanche c’est carnaval ! Normalement ! Or il y a encore une interdiction. Alors des groupes décident de ne pas respecter cette annulation et défilent dans les rues dès 16h. Ils font tout le parcours dans Cayenne et c’est sur leur retour qu’ils sont dispersés par les policiers du commissariat de la ville qui utilisent encore des chiens, sans muselière. Deux personnes sont mordues.

Ainsi, en plus de la question de la réaction des forces de police, il faut analyser celle des guyanais qui ne sont pas des délinquants ou des extrémistes et qui décident de ne pas respecter la loi. Nous sommes en pleine désobéissance civile.

Pour une opinion publique guyanaise habituée à accepter les ordres qui viennent d’en haut, c’est difficile à admettre. D’autant plus que l’on évoque la santé des citoyens. On demande donc aux manifestants de le comprendre. Le président de la Collectivité Territoriale désapprouve l’utilisation des chiens, mais il demande de respecter les interdictions qui visent à freiner la propagation du Virus. Il évoque la probabilité de l’arrivée du mutant d’Afrique du Sud ou de l’Angleterre qui ferait des ravages en Guyane. Son Comité scientifique évoque une flambée des cas positifs au Covid, la semaine dernière.

Alors les manifestants répondent que la prochaine fois, ils seront tous masqués et respecteront les distances physiques pour ne pas contaminer, éventuellement, les spectateurs qui seront, sûrement, sur les trottoirs. L’argument de la santé est donc levé. Cela parait raisonnable ; Avant leur départ dans les rues, ils se mettent du gel hydro alcoolique sur les mains, ce serait parfait !

Pourtant la question n’est pas là ! Les manifestants du samedi ne défilaient pas dans les rues, ils étaient sur place, respectaient les distances et certains étaient masqués, ils étaient de plus en plein air ! ils ont été gazés et victimes de chiens policiers.

Ce qui est en jeu ici, c’est la question du respect de la loi par les citoyens et celle de la mission de la préfecture et des forces de l’ordre chargées d’y veiller.

La question est qu’à certains moments de la vie politique dans la cité, des citoyens peuvent décider de ne pas respecter la loi. C’est le principe de la désobéissance civile.

Les exemples qui viennent à l’esprit sont ceux de la communauté noire des Etats Unis qui ont bravé à multiple reprises les lois dans plusieurs états d’Amérique.

Alors on dira que c’étaient des lois racistes, injustes et donc qu’il était juste de ne pas les respecter. Pourtant les manifestants d’alors ont été gazés, battus, lynchés. On dira qu’ils ont eu raison de continuer à désobéir et qu’ils ont obtenu des victoires importantes concernant leurs droits civiques grace à leur désobéissance.

Pourquoi cela ne serait-il pas vrai en Guyane ??

La loi sur le couvre-feu à 19h est-elle juste ?

L’annulation pure et simple du carnaval est-elle juste ?

Et ceux qui considèrent, en leur âme et conscience, qu’elles ne sont pas justes, ne doivent-t-ils pas manifester contre ?

Bien sûr qu’ils le doivent, de façon organisée, publique et pacifique. Ils en ont le droit et le devoir.

La seule option juste d’un pouvoir politique moderne et démocratique est de respecter le droit à manifester contre la loi en encadrant la manifestation pour éviter les débordements.

Les policiers auraient du attendre que les quelques manifestants de la place des chaines brisées du samedi soir se dispersent tranquillement comme ils l’avaient annoncé. Sans aucune agressivité à leur égard.

Les policiers du dimanche soir auraient du suivre les manifestants du carnaval jusqu’à leur dislocation prévue, comme à l’accoutumée, en fin de parcours. Attendre qu’ils se dispersent comme d’habitude, sans agressivité à leur égard.

Bien sûr sans utilisation de chiens. Sur ce point la réaction d’une des personnes mordue est saine, elle porte plainte contre le policier, mais celà est insuffisant et il convient que des citoyens organisés portent plainte contre l’institution policière qui commande les simples exécutants. On doit aussi condamner ceux qui sous l’uniforme font des excès de zèle ou veulent régler des comptes.
(On apprend, comme par hasard, que le commissaire, mégaphone beuglant, était le premier à faire son cinéma, filmé par son épouse policière pour finalement être dénoncé publiquement par les policiers sous ses ordres. Harcèlement et pas de dialogue social ont dit les syndicats de la boite. Il vient d’être lâché depuis Paris, les policiers étaient dans la rue, sifflet à la bouche et carton rouge à la main, bloquant la rue devant le commissariat. Bèl fè !!. Ils attendent son remplaçant de pied ferme.)

Les débats ont continué dans la population de Guyane, sur les réseaux sociaux et aussi sur les médias plus officiels. Les avis sont toujours partagés. Certains estiment que le carnaval n’est pas une nécessité, que l’on peut très bien s’en passer pour une année d’autant plus qu’il s’agit de santé publique. Ils argumentent sur la dangerosité de la maladie et sur la surcharge constatée dans les hôpitaux ces dernières semaines.
D’autres admettent la nécessité des gestes barrières, masques, gel et distanciation physique, mais considèrent aussi que l’on peut encadrer l’activité du carnaval avec les précautions précédemment évoquées. C’est pour eux une question de patrimoine ou de tradition.

Cependant, Il y a un aspect qui n’est pas suffisamment évoqué, c’est le fait « jeune ». Des auditeurs s’en sont fait l’écho. En effet, les « adultes » réfléchissent et sur la base de critères scientifiques et aussi sociaux, décident. C’est ainsi que les élus avaient pesé de leur poids pour que le premier dimanche de carnaval ne soit pas confiné. Par la suite, cédant à « la raison », ils ont approuvé la décision préfectoral du couvre-feux du samedi 19h au dimanche 5h. Ce qui ne donnait aucune chance aux jeunes.

Cependant nous avons constaté que les Frères de la Crique avaient encadré un défilé carnavalesque le samedi après midi, jusqu’à l’heure autorisée.

Nous avons aussi assisté à des cavalcades dans les cités le dimanche même. Et c’est à ce moment que la dispersion des manifestants s’est faite avec renforts de gardes mobiles, jets de grenades lacrymogène et arrestations musclées dont les vidéos ont fait le tour de la Guyane.
Ce que la majorité de l’opinion publique condamne.

Alors, bien sûr, comme nous l’évoquions plus haut, il y aura toujours des guyanais qui diront «  c’est interdit, vous n’avez qu’à obéir à la loi », en ajoutant que les autres sont des irresponsables parce qu’ils éduquent leurs enfants en leur apprenant à désobéir aux règles.

Nous avons indiqué plus haut que la question de la désobéissance civile n’est pas une question propre à la jeunesse et que si des adultes prennent leur responsabilité en refusant d’obéir à une loi qu’ils estiment injuste, ils en ont le droit et le devoir. Les jeunes sont donc face à une question de société qu’ils apprennent à connaitre, à apprivoiser pour que demain ils prennent eux-aussi leur responsabilité de citoyens éclairés.

Nous avons expliqué aussi que la société guyanaise, post esclavagisée, assimilée et aliénée, est conditionnée pour obéir, courber la tête et l’échine. Sur plusieurs fronts, le système français en Guyane applique une politique de « domestication » des guyanais. On nous apprend, subtilement, parfois grossièrement, à dire « oui » pour tout. Les barrages d’Iracoubo ( mis en 1992 !) et de Régina en sont une illustration flagrante. La gestion de la crise Covid en Guyane en est une autre.

Alors si des individus, conscient de cette situation, profitent de la question du couvre-feu ou du carnaval pour exercer leur droit à dire « non », c’est une bonne chose. D’autant que la plupart d’entre eux sont d’accord pour jouer le jeu des gestes barrières du fait de la pandémie.

Mais il s’agit d’aller plus loin ici et de comprendre pourquoi des jeunes refusent de respecter le confinement du dimanche et « font touloulou » quand même dans leur cité.

Une récente émission sur un média public nous donne un indice. Les journalistes interrogent une psychologue sur les dégâts du couvre-feu et du confinement sur la santé mentale des habitants. Elle explique comment les dépressions, déviances diverses, violences familiales et suicides mêmes, se développent dans une société où les gens ne peuvent pas s’évader après le travail, se rencontrer, vivre leur loisir, s’épanouir, décompresser, en société. Parce que l’homme est un animal social !. Elle précise que les dégâts sont plus importants dans les habitats déjà confinés que sont les cités ou squats !

Et voila le point ! Quand les jeunes des milieux populaires transgressent la loi pour faire carnaval dans leur cité, ils se soignent sans le savoir. Les adultes doivent en prendre conscience et encadrer ce besoin d’expression quasi compulsif et irrationnel mais dont la fonction thérapeutique est fondamentale dans ces temps de crises, dans un pays qui subit un couvre-feu de 10 mois sans interruption, dans une période carnavalesque qui dans certaines sociétés est aussi un exutoire social assumé et admis.

C’est pour cette raison que les récriminations contre les jeunes ne sont pas pertinentes.

Et que la repression brutale à leur égard est infondée, inutile et contre productive.

Alors, que la préfecture ne le comprenne pas, cela se conçoit, ils sont tous de passage.

Par contre de la part de nos élus, c’est inadmissible. Ils ont le devoir de faire l’effort de comprendre et d’accompagner leur jeunesse dans cette manifestation d’une expression populaire saine, préventive et curative, en tout cas pacifique.

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