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Après 20 années de secrétariat général au MDES, j’ai l’opportunité de pouvoir exprimer un point de vue personnel relativement pertinent sur le monde, notamment sur notre pays la Guyane. la suite...

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Refuser de vivre dans l’insécurité

23 janvier 2017 de Maurice Pindard
Chaine brisée

Idéal Guyane : Maurice Pindard, l’actualité est pénible, des agressions, vols à main armée, braquages où l’on tue presque sans raison, etc. Quel est votre message à tous ceux, de bonne volonté, qui sont découragés? On voit les effets, mais qu’elles sont les solutions, existent-t-elles ?

Maurice Pindard : Nous avons plus d’une fois abordé cette question que j’avais formulée en ces termes : qu’est ce qui fait que trois jeunes gens sortent de chez eux, débarquent armés pour voler un particulier et le tue si il ne coopère pas. Comme ça été le cas lors du meurtre de Patrice Clet.
En posant le problème ainsi on peut déjà trouver une explication et donc une solution à cette situation.

Les voleurs sont-ils des fainéants, qui préfèrent braquer que de travailler. Sont-ils salariés d’un groupe plus important qui les emploie pour voler?
Je crois que l’on peut s’accorder pour dire que les gens volent parce qu’ils n’ont pas de travail ou d’activité. Nous sommes donc en face d’un phénomène général bien connu engendré par le chômage dans les sociétés urbanisées; Il nous faut dire à ce sujet que le Taux de chômage est officiellement reconnu à plus de 20% de la population en âge de travailler. Les syndicats nous disent que le taux serait plutôt de 30% et dans certaines régions comme l’Ouest nous serions prés de 40%. On peut donc conclure qu’il y a en Guyane un nombre très important de personnes, surtout jeunes, qui sont sans emploi, sans activité et donc sans revenus. Ils alimentent le réservoir des délinquants, bandits, voleurs et braqueurs.

L’autre volet de la question se pose alors et une certaine opinion publique accepterait presque que les voleurs volent mais qu’ils respectent, au moins, un « code moral ». Ne pas molester les victimes, ni violer, ni tuer.
On a vu dans des films, « reflets de la réalité », qu’il existe des bandits « professionnels », qui ne tombent pas dans les travers de violences ou de crimes envers leurs victimes. Ce sont souvent des personnes âgées, qui ont décidé de « voler les banques, les riches etc. ». Mais même dans ces cas idylliques cela peut mal tourner et la mort est au bout de la maladresse, souvent du même coté, celui des victimes.

Dans le cas de nos jeunes malfaiteurs, il n’y a pas de code moral. En plus d’être hors du circuit économique, ils sont aussi exclus de la société et de la famille. Ils se sont formatés aux sons des musiques les plus violentes. Ils sont souvent, de plus, immatures, du point de vue de la morale, de l’étique. Ils n’ont aucune idée de la valeur de la vie, d’une vie et du fait de la prendre gratuitement, d’un simple clic sur la gâchette de l’arme. Ils sont souvent livrés à eux-mêmes, sans contrôle des parents, de la famille ou des autorités morales et coutumières.

A ce propos, le témoignage d’un jeune policier Guyanais à un débat public en décembre 2016 était éloquent. Il livrait sa vision de l’intérieur. Selon lui les jeunes délinquants sont dans un monde différent de celui que l’on connaît habituellement. Leurs nouveaux repères font qu’ils aspirent à avoir tout tout de suite, les linges de marques, l’argent, le pouvoir et le recours aux armes est banalisé. Des jeunes mineurs sont armés et peuvent tuer facilement pour obtenir ce qu’ils souhaitent. Ça fait peur, disait-il. A ce débat assistait un travailleur social qui exposa la faiblesse des moyens notamment de la Collectivité nouvelle CTG pour accompagner ces jeunes en dérive. La question des mules fut évoquée et la réalité les chiffres mise en évidence : que ferait n’importe quel jeune devant l’offre de 5 à 7000 euros que leur font les trafiquants de drogue ? A cela le policier répondit que selon lui la partie était perdue parce les jeunes avaient déjà changé de repères.

Nous sommes donc confrontés à une double menace, un peu comme dans un film de science fiction où l’on aurait créé des robots qui braquent les particuliers systématiquement et qui sont programmés pour tuer à la moindre résistance ou contestation de la victime. Cela fait peur, évidemment.

Certes, je fais ici une analyse à froid car sur le moment, touchés par la mort , l’émotion naturelle, logique ne nous permet pas de comprendre ; Il nous faut pleurer nos morts et maudire ces criminels sans foi ni loi ; Il nous faut enterrer nos proches, nos parents, faire notre deuil, essayer de cicatriser.
C’est donc avec du recul que l’on peut s’asseoir et tenter de comprendre.

Idéal Guyane : Quelles solutions peut-on envisager après ces explications?

Maurice Pindard : La première qui vient à l’esprit dans la société dans laquelle nous vivons est l’option répressive. Se protéger de ces robots fous, les traquer, les détruire ou les capturer. Le problème c’est que cette solution ne fonctionne pas. Au contraire, dans les sociétés les plus répressives, les braqueurs sont aussi nombreux et encore plus violents. Il faut quand même un minimum de mesures allant dans le sens de la neutralisation des bandits, c’est normal.

Une deuxième solution du même type vient à l’esprit de ceux qui constatent l’inefficacité de ces mesures ou la lenteur de la mise en place des solutions. La création de milices. De mon point de vue c’est tout à fait naturel que les citoyens s’organisent surtout quand l’état qui est chargé de les protéger ne fait pas le nécessaire. L’impact est quand même limité, engendre violence sur violence et favorise les règlements de compte avec tous les débordements possibles.

Quoi d’autres ? Les comités de vigilance, de lutte contre l’insécurité se réunissent et souvent organisent des marches. On a vu qu’à la suite de la mort du conseiller général de Sinnamary, les participants déclarent qu’ils en ont assez des défilés de protestation, que cela ne suffit pas. Ils envisagent des barrages, des blocages. Ils visent un interlocuteur qui aurait toutes les clefs en mains, les principales en tous cas, c’est le préfet. Il représente l’état français, les ministres, de la justice, de l’intérieur, de l’éducation etc. Les rencontres ont eu lieu, les réponses étaient connues d’avance, envoie de renfort, plus de moyens pour la répression. Cercle vicieux, nous l’avons vu précédemment.

Certaines personnes interviewées posent la question de l’éducation des enfants. L’école est pointée du doigt; Elle exclue autant quelle socialise. Des milliers d’enfants viennent grossir les rangs de candidats à la délinquance.

On imagine d’autres dispositifs, les maires entrent en action et en réflexion. Faire front face à l’état, l’obliger à prendre ses responsabilités. les maires ont présenté une motion au préfet, celui-ci les a interrompu de façon inopportune. Les élus se sont sentis insultés, ils sont sortis de la réunion. » Coup d’estomac » spectaculaire. Lettre d’excuse non moins spectaculaire du préfet le lendemain :  » il n’est point de sot qui ne reconnaisse ses erreurs…. je suis à votre disposition ». Bref, un jeu de rôles.

Le maire de Cayenne demande que l’on rétablisse le service militaire pour mieux encadrer les jeunes. Le couvre feu pour les mineurs de moins de 15 ans et suppression des allocations envers les familles coupables et récidivistes. Débat sur la légalité et la faisabilité des propositions des élus : l’état ne rétablira pas le service militaire, même pour la Guyane. Le couvre feu ne sera efficace que si il y a assez de policiers municipaux et si la police nationale prend le relais après minuit. La Caisse d’allocation familiale a déjà répondu au maire de Cayenne que sa proposition n’était pas tout à fait légale; Bref, des compétences limitées, pas de pouvoir.

Idéal Guyane : Quelle seraient les mesures à prendre dans l’immédiat et avant que d’autres pleurs ne viennent s’ajouter au décompte?

Maurice Pindard : Si la répression s’avère inefficace, le rôle des milices limité, si les compétences en matière de sécurité, de justice, de police et d’éducation sont des pouvoirs de l’état français, si les postures plus dures des élus sont récupérées savamment par un système qui en a vu d’autres, si les propositions diverses butent sur la légalité française, il faut donc envisager autre chose et, notamment, poser la question essentielle du développement, puisque l’on sait que c’est l’inactivité qui provoque la quête de biens par tous les moyens y compris le vol. On pourrait poser aussi la question de l’éducation dans le sens du contenu des enseignements qui dès le plus jeune âge devraient inculquer aux enfants le sens de la vie, la morale, la philosophie, les traditions ancestrales, les civilisations antiques africaines et américaines. Leur apprendre le respect des anciens, les structures traditionnelles de notre société guyanaise, amazonienne. La question de l’éducation des parents, qui souvent jeunes, ne savent plus encadrer leur progéniture. Le rôle des institutions coutumières dans la transmissions des savoirs et de l’apprentissage de la vie.

Le problème est que là encore on bute sur des institutions, des règlements, des dispositifs qui bloquent l’accès à la mise en œuvre du développement économique et l’accès à la mise en œuvre des programmes et des dispositifs scolaires ou para scolaires adaptés.

Idéal Guyane : Que devrions nous faire en dernier ressort ?

Maurice Pindard : Il nous faut aborder le problème différemment et envisager, une fois pour toute, de prendre le pouvoir dans notre pays.
Afin de pouvoir définir les politiques publiques adaptées dans un cadre législatif nouveau, local, Guyanais. De façon que lorsqu’une autorité guyanaise aura décidé telle ou telle mesure elle puisse être en capacité de l’appliquer sans en référer à un quelconque pouvoir supérieur.
Certains diront que ce n’est pas parce nous aurons un pouvoir local que l’insécurité diminuera. Il y en aura toujours qui diront cela, ceux qui sont payés pour, ceux qui y ont un avantage, ceux qui ont peur, ceux qui pensent que seul un état « fort », sous entendu européen, peut avoir les moyens de résoudre l’insécurité dans un territoire comme le notre, etc.

Il faut pourtant se rendre à l’évidence : tous les dispositifs légaux en cours ont échoués ! Tous , depuis 30 ans ! malgré toutes les manifestations de rues les plus imposantes. Les barrages d’Iracoubo et de Régina sont là pour prouver l’ inefficacité des mesures préconisées jusqu’à aujourd’hui. La recrudescence de la délinquance, du banditisme, des trafics en tous genre, de l’insécurité, de l’orpaillage illégal en plein Parc Amazonien etc. La France est impuissante, lamentablement. Les élus guyanais de même.

Sans compter qu’il y a une vérité qu’il faudra bien admettre, finalement : l’état français ne veut pas résorber le chômage en Guyane, ni l’insécurité, ni le pillage de nos ressources ( or, poissons etc). C’est contre sa doctrine coloniale de base. Une seule chose est digne d’intérêt ici, c’est la base spatiale.
Un policier municipal m’interpelle au marché :  » Que faites vous, on ne vous entend plus, que fait le Mouvement ? tous les jours il y a des braquages, les jeunes sont interpellés mais convoqués à dans trois mois, on les croise dans la rue. les gens ont peur de se mettre sur leur terrasse, on vous agresse pour rien. j’ai la conviction que le gouvernement ne veut pas résoudre le problème ».
Cela m’a rappelé la conversation que j’avais eu avec un gradé de la police en retraite. Il m’avait confié que les autorités françaises s’accommodaient très bien de la situation, il m’avait raconté qu’il avait fait des propositions au commissaire, par exemple cueillir les bandits au quartier de la crique dès 5 heures du matin. Le commissaire lui avait répondu qu’il fallait attendre 6h, heure légale des perquisitions ! le temps pour les malfrats de se réveiller et de disparaître. Il lui avait proposé de « corriger les rapports » en y inscrivant la bonne heure tout en y allant plus tôt, le commissaire avait refusé. Ce gradé en retraite m’avait relaté son désarroi quand, ayant arrêté un voyou muni d’un hachoir qui venait de voler le sac d’une vieille, lui ayant administré quelques coups de poings bien placé pour le maitriser, ce dernier s’était plaint à la juge et celle-ci l’avait convoqué lui et ses collègues pour les interroger. Il fallait qu’il menace de débarquer dans le bureau de la juge avec la presse, cela avait eu pour effet de calmer tout le monde.

Revenons au pouvoir Guyanais et prenons l’exemple d’un scanner à l’aéroport pour déceler si quelqu’un à des boulettes de drogue dans son estomac. Eh bien il suffira que les députés du Parlement de Guyane votent une loi dans ce sens, et personne, aucun jeune, ne pourra faire la mule ! C’est ce que les députés du parlement du Surinam ont décidé et fait appliquer !
Prenons l’exemple de mesures répressives concernant les personnes coupables, il suffira au Parlement de Guyane d’adopter les dispositifs nécessaires et ils seront appliqués. De même pour l’encadrement et l’accompagnement des enfants et des jeunes parents en amont. Même chose pour l’enseignement, la composition des équipes pédagogiques, le contenu des programmes, l’évaluation des élèves. etc.
De façon générale, le gouvernement et le parlement de Guyane décideront, souverainement, sur les questions de développement, d’utilisation de nos ressources, de la politique foncière, de la taxation des activités spatiales et de productions,etc.

Nous pouvons continuer à faire l’autruche ou à refuser de façon bornée de prendre nos responsabilités dans notre propre pays. Nous pouvons continuer de refuser toute évolution de notre cadre législatif. Nous pouvons continuer de suivre la voie assimilationniste, celle du renoncement, celle de l’allégeance à Paris. A ce moment là, il faut prendre tout le package, l’insécurité avec…

Alors que ceux qui ont compris dans quelle situation réelle nous nous trouvons décident d’arrêter de » jouer le jeu », de fermer les yeux, de faire semblant.
Et surtout, que ceux qui sont prêts commencent à marcher.
Les solutions éventuelles pour la sécurité des biens et des personnes dans notre pays passent par la prise du pouvoir et la mise en place de nos institutions guyanaises.
Nous sommes capables d’imaginer mieux et de mettre en œuvre mieux que tous ceux qui, de passage, font semblant de nous aimer plus que nous mêmes.

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