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Après 20 années de secrétariat général au MDES, j’ai l’opportunité de pouvoir exprimer un point de vue personnel relativement pertinent sur le monde, notamment sur notre pays la Guyane. la suite...

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A deux Kms de chez moi

14 juillet 2016 de Maurice Pindard
pont paramaribo

A 2 Kms de chez moi…
Je suis allé au Surinam pour une de leur fête nationale appelée KETI KOTI. Il s’agit du jour de l’émancipation qui a eu lieu le premier juillet 1863 dans leur pays.
D’Albina (ville frontière avec la Guyane) vers Paramaribo la capitale, nous empruntons la route principale, 170 km de route bitumée en très bon état sauf un km du coté de Moengo, ville minière à 30 minutes d’Albina.
Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec mon pays, la Guyane. Ce que je savais déjà, me saute au visage. Un vieux sage de Paddok, à St Laurent, m’avait dit un jour qu’il rêvait d’une route où tous les ponts seraient à deux voies. Il évoquait le nombre d’ouvrages à une voie sur la route menant à Cayenne et aussi vers St Georges de l’Oyapock (au moins 10 !). Il déplorait le nombre de mort causés par ces infrastructures souvent placées, de surcroit, dans des virages, avec une visibilité réduite au minimum.
Alors je soupire et mes amis me demandent pourquoi.
Comment, comment est-ce possible qu’à 2 Kms de chez moi, sur l’autre bord du fleuve Maroni, ce « rêve » soit une réalité ! Des ponts sur des lignes droites, à deux voies, tous ! Des ponts qui enjambent des rivières en laissant passer sous leurs arches les bateaux. Comme partout quoi, sauf chez moi.
Emerveillement, en gravissant le majestueux pont qui surplombe de 50 m le fleuve qui borde Paramaribo. A deux voies, bien sûr. Formidable ouvrage ! C’est donc possible, dans un petit pays, qui depuis 1975 se gère tout seul !
Soupir encore. J’ai pensé à Saut Sabbat et à la querelle que j’avais eue un jour avec l’automobiliste qui venait en face. J’ai dû faire marche arrière pendant qu’il avançait, il clamait que le panneau de signalisation lui donnait la priorité, bien que ma voiture soit plus avancée que la sienne sur le pont.
Une sonnerie retentit, c’est mon téléphone portable. Je réponds et je me mets subitement à contempler, stupéfait, l’objet qui venait de me permettre de m’entretenir avec Cayenne. La communication passe sur tout le trajet ! Il n’y a pas de zones blanches, on peut téléphoner sur toute la route d’Abina à Nickerie à la frontière ouest du Surinam avec le Guyana ! Alors que … dans mon pays… qui lance les satellites… Soupir, soupir.
Le soir, une petite promenade à pied nous mène au waterkant, sur les berges de la Capitale. Sous un immense chapiteau plus d’un millier de chaises vides. Un grand podium, une sono digne d’un concert, des décorations aux couleurs du pays. Un monument ressemblant à un obélisque tronqué au sommet, des gerbes de fleurs. Des employés qui s’affairent à tout ranger. Une foule compacte qui attend des bus pour regagner leurs villes ou régions. Parmi eux, je distingue des capitaines de villages, en tenue officielle. Bref, il est 20h et nous venons de louper la cérémonie officielle d’ouverture de la commémoration. Sur le chemin, nous croisons beaucoup de personnes habillées pour la circonstance.
Le lendemain nous nous rendons au Palmentium, la place des palmistes de Paramaribo. Les gens finissent de monter leur stand, plusieurs sont déjà achalandés. Des groupes de musique se succèdent sur le podium. La soirée promet d’être animée. Ce qui me frappe encore c’est que presque tout le monde est habillé pour l’occasion. Des robes traditionnelles, à volants et broderies, des coiffes aux contours savants et aux couleurs chatoyantes, des tenues assorties pour toute la famille, maman, papa, jusqu’au plus petit bébé. Des pangi (pagnes) aux inscriptions évocatrices, ceint à la taille pour les femmes ou en bandoulière par les hommes. Bref, une fête populaire que s’approprie le peuple ! L’impression est renforcée le soir, la place est bondée de monde, aux couleurs nationales, aux motifs du jour de l’émancipation, 1° juillet 1863. La musique est assourdissante. Formidable.
Soupir encore. Je ne me souvenais pas d’avoir eu cette impression chez moi, le 10 Juin date de la commémoration de l’abolition de l’esclavage en Guyane. Chez nous les manifestations relèvent de l’action militante ou de la cérémonie institutionnelle formelle, rassemblant peu de monde sauf les concerts. Certes le mois de la commémoration à St Laurent offre différentes activités, y compris projetions de films et rares débats. Certes à Cayenne plusieurs initiatives marquent cette date et interrogent la mémoire collective, avec colloques pour initiés.
Mais je n’avais pas encore eu cette impression d’une fête que s’approprie la population qui s’habille, du plus grand au plus petit, aux couleurs du pays et aux motifs de l’ « émancipation day », avec une fierté simple et naturelle. Un peuple qui fête réellement.
Je me suis surpris à rêver…
Le lendemain matin, j’ai soigneusement écouté le journal télévisé national.
J’ai d’abord été surpris du fait que la journaliste était habillée d’une robe typique et portait une coiffe traditionnelle. J’ai dit : « bravo ».
Au fur et à mesure des informations, J’ai compris que nous avions effectivement manqué la cérémonie du jeudi 30 juin veille du grand jour. Il y avait eu des discours, des chants, des danses, des saynètes. Cette manifestation ouvrait les festivités. Plus d’un millier de personnes et personnalités de tout le pays y assistait.
J’ai compris aussi que d’autres manifestations avaient eu lieu le premier juillet même. J’ai pu voir le dépôt de gerbes au pied de la statue de Kwakou par le commissaire du district de Commewijne. La statue avait été ceinte d’un pangi pour l’occasion. Je sais qu’au fort de New Amsterdam il y avait aussi des festivités.
Je me suis souvenu que nous n’avons aucune statue de chef marron ayant résisté à l’esclavage, en Guyane. Je me suis rappelé l’initiative que nous avions prises en 2000 pour rebaptiser le boulevard Jubelin du non du chef Marron Gabriel et de la réaction de la municipalité socialiste d’enlever la statue après seulement trois jours ! J’ai eu le flash de la statue des marrons, sans nom, placée au rond point Adélaide Tablon, érigée sous les auspices du conseil régional socialiste. Énorme soupir…
Un des reportages de la télévision portait sur des récits du temps de l’esclavage. Un vieux couple était interrogé et la dame qui s’exprimait en créole (du Surinam) racontait la même histoire qu’un de nos anciens nous avait apprise. Il s’agissait d’un maitre esclavagiste qui était exaspéré des pleurs d’un enfant et qui l’a plongé tête la première dans l’eau du fleuve pour qu’il cesse, définitivement, de l’importuner.
J’ai écouté aussi avec attention les commentaires d’un historien à propos d’un documentaire très référencé sur l’esclavage au Surinam.
Ce qui m’a interpellé c’est que tout ceci soit officiel au Surinam. A la télévision nationale que tout le monde regarde, pour l’information de tous.
Alors que chez nous, ce sont les militants qui cherchent encore et glanent ici ou là les éléments d’une mémoire qui est officiellement niée.
J’ai rêvé d’un pays où rien ne serait caché. Où la parole des anciens serait exposée au grand jour. Où les livres scolaires raconteraient l’histoire, notre histoire en long et en large.
Un de mes amis me fait remarquer que la situation d’indépendance du Surinam leur permet de diriger leurs affaires culturelles ou historiques à leur guise mais que parallèlement la situation économique du pays se dégrade. Il faut choisir !
Il est vrai que le change donnait 7,9 SRD (Monnaie du Surinam) contre un euro. Alors qu’il y a moins de deux ans le change était de 3 contre 1.
Il est vrai que pour la population locale l’augmentation des prix aggrave le niveau de vie.
D’aucuns diront que de plus le pays est corrompu et le président menacé d’un procès où il risque la prison.
Ce seraient donc des raisons pour que nous acceptions chez nous l’aliénation culturelle et l’assimilation imposée depuis 1946 ?
J’ai repensé au débat article 73 et article 74. Alternative proposée lors de la consultation populaire piégée de janvier 2010. On avait agité le spectre de la perte des allocations. La majorité des votants avait choisi de rester dans l’assimilation législative de l’article73 de la constitution française, refusant de choisir la défense des intérêts propres du pays découlant de l’article 74.
Comme si nous étions condamnés à prendre les allocations et à renoncer à décider par nous-mêmes.
Je me suis souvenu alors d’une phrase du défunt Arsène Bouyer d’Angoma : « le Surinam est acculé à la dignité tandis que la Guyane est vautrée dans la mendicité ».
Sur le chemin du retour, j’ai noté la présence systématique des ralentisseurs et des dos d’ânes à proximité des écoles. Impossible de rouler vite sur ces portions. J’ai pensé à l’amende que j’avais eue pour être passé à 75Km/h devant le nouveau lycée sur la route de St Laurent, je me disais alors que si le gouvernement français voulait vraiment protéger les enfants il n’avait qu’à placer des ralentisseurs et des dos d’ânes. Je réalisais que c’était fait au Surinam, à 2 km de chez moi.
Je me suis mis à rêver d’un pays où nous déciderions nous-mêmes de ce dont nous avons besoin en adéquation avec nos liens séculaires avec notre terre mère et notre nature protectrice, généreuse.
Cela nous éviterait de voir des agents de l’ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage) débarquer sur les stands de nos artisans pour saisir les objets en plumes d’espèces arbitrairement déclarées protégées.
Cela éviterait à nos militants culturels de subir la punition qu’à dû endurer Remy Aubert , 10 h de garde à vue en cellule à la gendarmerie de Mana, le jour de la commémoration de l’abolition de l’esclavage en Guyane , le 10 juin 2016.
Cela éviterait aux militants du MIR (Mouvement International pour les réparations) de subir l’irruption des agents de l’ONF (Office National de la Forêt) sur un lieu de culte, la mise en cellule pour une garde à vue prolongée (48 h) et une comparution immédiate au tribunal comme des grands criminels.
Je somnole un peu…
Le vieux centenaire jouait du sambula sur la place et la foule assise ne bronchait pas. Il s’affaiblissait et m’a fait un signe. Je me suis approché et il m’a tendu le bâton avec lequel il rythmait son chant sur la peau tendue. Il m’a murmuré des paroles dont je n’ai pas pu comprendre tout le sens. J’ai cru qu’il me demandait de le remplacer au sambula. Je me suis mis à frapper de toutes mes forces sur le tambour en lui promettant de ne m’arrêter que le jour de mes 100 ans. Il s’affaissa près de moi.
Le bac n’était pas encore arrivé, mes compagnons m’ont réveillé. Ils m’ont dit que je disais « boum, boum, boum… », en rythme, les yeux fermés, à 2 km de chez moi.

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